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Encyclopédie des femmes tunisiennes Encyclopédie des femmes tunisiennes

Gisèle Halimi

[1927-2020]
Domaines
  • Sciences sociales et juridiques

Gisèle Halimi naît en 1927 à Tunis, dans une famille juive tunisienne modeste où la tradition et les stéréotypes de domination masculine pèsent d’un poids considérable. Mal aimée par sa mère, Fritna, qui lui préfère ses frères, elle sent très tôt naître en elle un refus catégorique d’assumer un rôle subalterne dans la fratrie. Elle fera à dix ans une grève de la faim pour ne plus servir ses frères. Son intolérance viscérale à l’injustice et au sexisme est ainsi nourrie par le milieu d’origine. Très tôt, sa conscience anticolonialiste s’éveille. Dès l’enfance et l’adolescence, elle est en effet fortement marquée par le racisme colonial qui sévit dans les années 1930 dans la Tunisie du Protectorat, à l’école mais aussi dans la rue, où elle assiste à onze ans à la répression sanglante du 9 avril 1938 à Tunis. Après des études de droit à Paris, elle effectue sa prestation de serment d’avocat au Barreau de Tunis en 1949, cofonde l’Union des Jeunes Filles de Tunisie, avant de repartir en France où très rapidement, dès le début des années 1950, elle s’engage dans la défense des moudjahidines et des activistes du F.L.N. durant la guerre d’Algérie (Procès d’El Halia, 1958). Gisèle Halimi est en effet l’une des très rares avocats politiques qui risqueront à plusieurs reprises leur vie (elle est arrêtée, menacée de mort, matraquée, hospitalisée) pour s’opposer à la systématisation de la torture en Algérie par le pouvoir colonial. Son empathie avec la cause tunisienne (Procès de Moknine, 1953), algérienne (elle défend notamment en 1961 la militante du F.L.N. Djamila Boupacha, torturée et violée), son engagement en faveur de l’indépendance de l’Algérie se doubleront, dans les années 1970 d’une autre bataille, celle qu’elle mènera activement pour la dépénalisation de l’avortement (Procès de Bobigny, 1972), le droit à l’IVG et la révision de la législation contre le viol (Procès d’Aix-en-Provence, 1978). En 1971, elle est cofondatrice du Mouvement féministe indépendant Choisir (la cause des femmes) et la même année, cosigne le Manifeste des 343. Elle parachèvera sa vocation de militante pour les droits des femmes avec des actions politiques très courageuses. Présidente de la Commission du Tribunal Russell (tribunal international des crimes de guerre) qui enquête sur les crimes américains commis lors de la guerre du Vietnam, Gisèle Halimi prendra aussi position pour les indépendantistes basques (Procès de Burgos, 1970) et se prononcera en faveur des droits du peuple palestinien. En 1981, elle est élue députée à l’Assemblée nationale en France et sera nommée en 1985 Ambassadrice auprès de l’UNESCO. Auteure d’une quinzaine d’œuvres, dont des autobiographies (Fritna ; Le Lait de l’oranger) et des essais sur le féminisme et le droit des femmes (La Cause des femmes ; Ne vous résignez jamais), Gisèle Halimi décède à Paris en 2020.

 

L’impact de Gisèle Halimi sur l’avancée des Droits de l’Homme, ceux-ci incluant les droits des peuples colonisés et les droits des femmes, est considérable. Son refus de l’injustice, qui lui est « physiquement intolérable » (Le Lait de l’oranger, p. 225) et son rejet des structures oppressives sont les constantes de son parcours. Dès l’adolescence, elle déploie un esprit critique qui lui fait d’abord mettre à distance les religions, dans lesquelles elle voit une source primordiale de discrimination à l’encontre des femmes (elle rappelle dans Le Lait de l’oranger ce verset de la tradition juive qui la révolte : "Béni soit l’Eternel, qui ne m’a point fait femme.") En Tunisie, son pays natal, elle est confrontée aux situations qui assujettissent la femme et, parallèlement, elle perçoit la violence du joug colonial :

 

« La Tunisie sous Protectorat français offrait une assise privilégiée à la discrimination, à l’exclusion.

Comme dans une construction qu’un architecte machiavélique aurait façonnée pour les besoins d’une politique, les maîtres européens dominaient Juifs et Arabes, séparés eux-mêmes les uns des autres par des cercles parallèles. Le Juif, français ou tunisiens, tenant dans le plus parfait mépris l’Arabe, situé dans la partie inférieure.

Ainsi que le professait le colon, l’Arabe (sale, menteur et voleur) ne pouvait prétendre à un statut égalitaire. Et cela qu’il fût le yaouled en loques, l’intellectuel beldi, le citadin, ou le propriétaire terrien. À cet Arabe, ce même colon suggérait que le Juif, depuis des temps immémoriaux, tentait de dominer le monde par l’argent et l’intrigue. La preuve : bien que tunisien comme lui, il bénéficiait de certains privilèges. En Algérie, n’était-il pas devenu citoyen français, alors que les musulmans, eux, demeuraient les sujets ? Les pogroms devaient bien trouver quelque justification. Ces haines concentriques divisaient et l’occupant régnait. » (Le Lait de l’oranger, p. 64).

 

 

C’est cette violence qui l’amènera à embrasser la cause des colonisés. Assurément, sa carrière et ses engagements humanistes et politiques ont été façonnés par son milieu originel. Gisèle Halimi est une avocate qui a toujours manifesté sa solidarité avec les luttes anticoloniales au Maghreb. Pendant huit ans, elle plaidera héroïquement la cause des moudjahidines dans les tribunaux d’exception institués par les forces coloniales et l’armée française en Algérie. Mère de deux jeunes enfants à l’époque, qu’elle laisse à sa mère à Tunis pour emprunter le chemin de l’Algérie, elle essuie les refus des hôteliers français de l’héberger et affronte les menaces de mort de l’O.A.S. en défendant les militants du F.L.N. À trente ans, en 1958, elle tient tête aux pouvoirs spéciaux français et dénonce l’usage systématique de la torture par l’armée française en Algérie, parvenant à prouver que les aveux des inculpés ont été extorqués par la torture et de fait, ne peuvent constituer de preuves probantes. Elle ira plusieurs fois négocier auprès des différents Présidents de la République française la grâce des condamnés à mort algériens. Cette conscience aiguë de la justice et du droit à la défense est analysée et explicitée dans ses essais, notamment dans Le Lait de l’oranger (1988) dans lequel elle revient sur son éthique d’avocate : « Je n’envisageais la défense que comme le moyen désespéré de briser un engrenage. Celui d’un homme seul, confronté à une société qui l’accuse. […] La justice peut devenir broyeuse, détruire jusqu’au noyau irréductible d’humanité que chacun porte en soi. Qui, sinon l’avocat, se dressera pour dire qu’il n’est pas indéfendable ? » (Le Lait de l’oranger, p. 109). Il faut aussi comprendre son engagement pour les « damnés de la terre » comme inséparable de son empathie et de son lien inaltérable à la Tunisie, comme le prouvent les Entretiens où elle donne en exemple la Tunisie (en rendant hommage au grand Habib Bourguiba) en matière de droits des femmes. Pour Gisèle Halimi, plaider ne se limite pas à défendre une femme ou un homme mis au ban de la société mais s’articule à une véritable philosophie humaniste qui lui fait définir la défense comme un moyen de rassemblement et d’avancement dans la civilisation : « Mon rêve d’adolescente : exercer la défense comme un "moyen" de culture, qui relierait l’homme à l’homme, quelles que soient les circonstances » (Le Lait de l’oranger, op. cit., p. 124). Son deuxième grand engagement, lui aussi inspiré par le vécu tunisien de l’enfance et de l’adolescence, concerne les droits des femmes. En défendant Marie-Claire, une jeune inculpée de seize ans, accusée d’avoir avorté, c’est la loi française de 1920 que cette grande figure du féminisme met en procès (Avortement : une loi en procès. L’affaire de Bobigny, 1973), initiant le mouvement de réforme qui aboutira à la loi Veil en 1975. L’un de ses derniers essais, Ne vous résignez jamais (2009), atteste de l’éthique exemplaire de cette militante et de son engagement pour cette cause sacrée qu’est La Cause des femmes (1992).

 

 

 

Bibliographie : 

 

Gisèle Halimi, Le Lait de l’Oranger, Paris, Gallimard, 1988.

Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, Djamila Boupacha, Paris, Gallimard, 1962.

Gisèle Halimi, avec Annick Cojean, Une farouche liberté, Paris, Grasset, 2021.

« Gisèle Halimi, la Littérature en défense », Numéro spécial Gisèle Halimi. Dossier coordonné par Samia Kassab-Charfi in Expressions maghrébines. Revue de la Coordination internationale des chercheurs sur les littératures du Maghreb, vol. 20, n°2, décembre 2021.

 

 

 

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